Air n° 28 : Le vent sur la rivière
Combat, révélations et mariage collectif.
| Ballade Major-Général Le vent sur la rivière murmure, Frissonnant d’amour, Des mots doux à la nature, Aux bois alentour. Pirates & Policiers : Alentour ! Major-Général Le joli ruisseau, tout émoustillé, S’épanche à défaillir Tandis que les tendres peupliers palpitent de plaisir. Pirates & Policiers, puis Major-Général Oui, ces arbres enchantés Bruissent de leurs feuilles argentées. Ô rivière, jolie rivière, Garde ton amour toujours. Et toi, peuplier transi, Séduis celle que tu as choisie. Et toi, peuplier transi, Séduis celle que tu as choisie. Major-Général Mais le vent n’est guère qu’un passant Et quand il s’enfuit, Rivière et peuplier pleurent un amant Qui les a séduits. Pirates & Policiers : Les a séduits. Major-Général Toutes les fariboles que le vent Peut vous raconter ! Quand ce coquin se met à courtiser, Qui peut résister ? Pirates & Policiers, puis Major-Général Ce coquin aime les mignonnes, Il les séduit comme personne. Belle rivière, l’amour s’achève Car l’amant n’était qu’un rêve. Et toi, peuplier, oublie Le vent inconstant qui trahit. Et toi, peuplier, oublie Le vent qui te trahit. | Ballad Major-General. Sighing softly to the river Comes the loving breeze, Setting nature all a-quiver, Rustling through the trees. Men : Through the trees. Major-General And the brook, in rippling measure, Laughs for very love, While the poplars, in their pleasure, Wave their arms above. Men Yes, the trees, for very love, Wave their leafy arms above. River, river, little river, May thy loving prosper ever! Heaven speed thee, poplar tree, May thy wooing happy be. Heaven speed thee, poplar tree, May thy wooing happy be. Major-General Yet, the breeze is but a rover, When he wings away, Brook and poplar mourn a lover Sighing, « Well-a-day! » Men : Well-a-day! Major-General Ah! the doing and undoing, That the rogue could tell! When the breeze is out a-wooing, Who can woo so well? Men Shocking tales the rogue could tell, Nobody can woo so well. Pretty brook, thy dream is over, For thy love is but a rover; Sad the lot of poplar trees, Courted by a fickle breeze! Sad the lot of poplar trees, Courted by a fickle breeze! |
Les jeunes filles
Que signifie donc tout ceci et pourquoi, à peine habillé,
Papa divague en pleine nuit ? Au lit, il faut le renvoyer !
Il est pourtant très méthodique, notre petit papa chéri :
Tous les soirs sans exception il se couche à dix heures et d’mie.
Alors quelle mouche l’a piqué et pourquoi, à peine habillé,
Papa divague en pleine nuit ? Au lit, il faut le renvoyer !
Et pourquoi, à peine habillé,
Il divague en pleine nuit…
Girls
Now what is this, and what is that, and why does father leave his rest
At such a time of night as this, so very incompletely dressed?
Dear father is, and always was, the most methodical of men!
It’s his invariable rule to go to bed at half-past ten.
What strange occurrence can it be that calls dear father from his rest
At such a time of night as this, so very incompletely dressed?
So very incompletely dressed,
At such a time of night.
| Le Roi des pirates Emparez-vous du major-général ! Les jeunes filles Les pirates, les pirates ! Oh, pitié ! Pirates (se levant vivement) Nous sommes les pirates sans pitié ! Major-Général Frédéric ici ! Quelle joie ! Quel bonheur ! Capture ces oiseaux de malheur ! Mabel Frédéric, sauve-nous ! Frédéric Ah, c’est terrible, Si je le pouvais ! Mais c’est impossible. Pirates C’est la vérité, ça lui est impossible. Le Roi des pirates Vos boniments Ont bien failli nous attendrir. Du châtiment Nous tirons plus de plaisir. Pour la sentence, Nous en sommes tous tombés d’accord : C’est la potence. Préparez-vous à la mort ! Mabel (avec violence) Doit-il mourir sans droits, sans confession ? Les jeunes filles Épargnez-le ! Mabel Qui donc empêchera cette exaction ? Les jeunes filles Épargnez-le ! Policiers (surgissant) Nous sommes là, nous lui rendrons justice. Les jeunes filles Oh, quel bonheur ! Policiers Pirates, rendez-vous à la police ! Les jeunes filles Oh, quel bonheur ! | Pirate King Forward, my men, and seize that General there! Girls The pirates! the pirates! Oh, despair! Pirates (springing up) Yes, we’re the pirates, so despair! Major-General Frederic here! Oh, joy! Oh. rapture! Summon your men and effect their capture! Mabel Frederic, save us! Frederic Beautiful Mabel, I would if I could, but I am not able. Pirates He’s telling the truth, he is not able. Pirate King With base deceit You worked upon our feelings! Revenge is sweet, And flavours all our dealings! With courage rare And resolution manly, For death prepare, Unhappy General Stanley. Mabel (wildly) Is he to die, unshriven, unannealed? Girls Oh, spare him! Mabel Will no one in his cause a weapon wield? Girls Oh, spare him! Police (springing up) Yes, we are here, though hitherto concealed! Girls Oh, rapture! Police So to Constabulary, pirates yield! Girls Oh, rapture! |
| Pirates Nous triomphons, bon débarras ! Votre déconfiture est sans appel. Aucun pirate ne comparaîtra Devant une cour criminelle ! | Policiers Vous triomphez, odieux malfrats ! Notre déconfiture est sans appel. Aucun pirate ne paraîtra Devant une cour criminelle ! |
| Pirates We triumph now, for well we trow Your mortal career’s cut short; No pirate band will take its stand At the Central Criminal Court. | Police You triumph now, for well we trow Our mortal career’s cut short; No pirate band will take its stand At the Central Criminal Court. |
| Sergent Vous croyez mystifier vos adversaires, Mais la victoire n’est que temporaire. Le Roi des pirates Plus d’histoires d’orphelins, ce n’est pas la peine. Sergent Non, la raison en est plus souveraine. Soumettez-vous, soumettez-vous Pour l’amour de la reine ! Le Roi des pirates (déconcerté) Vraiment ? Policiers Vraiment ! Soumettez-vous Pour l’amour de la reine ! Le Roi des pirates Nous nous rendons, la lutte est vaine, Car malgré nos fautes, nous aimons la reine. Policiers Oui, oui, malgré leurs fautes, ils aiment la reine. Tous Oui, oui, malgré leurs fautes, ils aiment la reine. Major-Général Emmenez-les, et vite au tribunal ! Ruth Un instant ! Vous les connaissez bien mal. Ce n’est pas dans le peuple qu’ils sont nés. Ce sont tous des nobles qui ont mal tourné. Tous Ce sont tous des nobles qui ont mal tourné. Major-Général Nul Anglais ne veut vous voir au bout d’une corde Car malgré vos fautes, nous aimons la chambre des lords. Pardonnez ma méprise, ex-roi des pirates. Vivez désormais en aristocrates. Reprenez votre rang et vos devoirs, Épousez mes filles qui sont si belles ce soir. Finale Mabel Pauvres égarés ! Vous vous étiez fourvoyés. Repentez-vous, Soyez plus doux. Pauvres égarés ! Pauvres égarés ! Et si l’élan de nos âmes Peut vous donner La sérénité, Prenez nos cœurs qui s’enflamme. Tous Pauvres égarés ! etc. […] L’amour vaincra ! L’amour vaincra ! | Sergeant To gain a brief advantage you’ve contrived, But your proud triumph will not be long-lived. Pirate King Don’t say you are orphans, for we know that game. Sergeant On your allegiance we’ve a stronger claim — We charge you yield, we charge you yield, In Queen Victoria’s name! Pirate King (baffled) You do? Police We do! We charge you yield, In Queen Victoria’s name! Pirate King We yield at once, with humbled mien, Because, with all our faults, we love our Queen. Police Yes, yes, with all their faults, they love their Queen. All Yes, yes, with all their faults, they love their Queen. Major-General Away with them, and place them at the bar! Ruth One moment! let me tell you who they are. They are no members of the common throng; They are all noblemen who have gone wrong. All They are all noblemen who have gone wrong. Major-General No Englishman unmoved that statement hears, Because, with all our faults, we love our House of Peers. I pray you, pardon me, ex-Pirate King! Peers will be peers, and youth will have its fling. Resume your ranks and legislative duties, And take my daughters, all of whom are beauties. Finale Mabel Poor wandering ones! Though ye have surely strayed, Take heart of grace, Your steps retrace, Poor wandering ones! Poor wandering ones! If such poor love as ours Can help you find True peace of mind, Why, take it, it is yours! All Poor wandering ones! etc. […] Take heart, Take ours ! |
Conseils de direction musicale
Il semble que l’on adore ou déteste l’ouverture de ce numéro. Je n’ai encore rencontré personne d’indifférent. Pour ma part, je l’aime bien. Cela dit, ce passage n’apporte rien à l’intrigue, et on pourrait très facilement le couper sans nuire à la partition.
Beaucoup de commentaires en ligne soulignent la ressemblance avec Schubert dans l’accompagnement. Je souhaite ici ramener cette comparaison à un niveau accessible, pour celles et ceux qui ne vivent pas plongés dans le Lied toute la journée :
Voici la phrase d’ouverture au piano du Auf dem Wasser zu singen, op. 72 (1823) de Schubert. L’accompagnement est censé évoquer les vagues miroitantes mentionnées dans le texte. La pièce a été écrite en La bémol mineur, mais comme les Lieder de Schubert sont souvent transposés, on ne sait pas dans quelle tonalité Sullivan la connaissait. Pour faciliter la comparaison, je l’ai transposée dans une tonalité plus proche :

La version de Sullivan ne s’attarde pas autant sur la figure d’appogiature, mais l’autre motif évoque aussi Schubert. Voici la version de Sullivan, dans une tonalité majeure lumineuse, mais avec de nombreux détails similaires :

Les deux morceaux sont des barcarolles, censées évoquer le mouvement d’une barque. Le texte de Gilbert parle de rivières, de ruisseaux, de brises et de branches ondoyantes — l’ambiance est donc parfaitement adaptée.
Si vous avez lu jusqu’ici, vous êtes probablement habitué à mes fixations sur les détails musicaux obscurs, alors permettez-moi de vous soumettre une dernière énigme — à laquelle je n’ai honnêtement pas de réponse. J’espère avoir démontré que Sullivan s’intéresse ici à des questions de phrasé à grande échelle, un sujet incontournable pour tout musicien romantique du XIXe siècle, après les jeux formels de Beethoven.
Verdi, par exemple, jouait avec les attentes du public en interrompant un ritornello au moment le plus frustrant. Brahms, lui, explorait les hémioles à grande échelle, notamment dans son Requiem. Sullivan, quant à lui, jouait souvent avec les attentes en trouvant des manières inattendues de mettre en musique un texte. On le voit partout dans son œuvre, mais voici un exemple que je n’ai pas encore mentionné :
Un auteur plus banal aurait mis en musique ce texte selon les groupements évidents :
Naguère jeune fille
Réduite à son foyer
Mon cœur soudain vacille
Et je suis émerveillée
Sullivan aurait pu le faire ainsi pour un chœur ou un baryton de type comique. Mais pour une voix lyrique, il fait un choix beaucoup plus personnel et inattendu :
Naguère jeune fille réduite à son foyer
Mon cœur soudain vacille et je suis émerveillée
La mise en musique étire la phrase comme du caramel, sur une longue durée — il pense en grandes phrases lyriques !
Si Sullivan travaillait vraiment sur ces questions de longueur de phrase et d’interaction entre mètre et mélodie, alors l’ouverture du Vent sur la rivière est un vrai casse-tête. Je parle ici de mesures fortes et faibles, de temps levés et temps posés, qui structurent le phrasé musical. Les compositeurs classiques comme Mozart étaient très attentifs à cet équilibre. Beethoven, lui, le subvertissait de manière brillante. On regroupe parfois ces idées sous le terme d’« hypermètre » : c’est ce qui permet aux bons musiciens de faire ressortir les grandes idées rythmiques, au lieu de simplement accentuer tous les temps forts et alléger tous les temps faibles, mesure par mesure.
La mélodie orchestrale que Sullivan écrit ici suggère un phrasé qui ne fonctionne pas à long terme avec la ligne vocale. Vous allez peut-être penser que je pousse l’analyse trop loin, mais laissez-moi vous exposer mon raisonnement. J’ai isolé ici uniquement la mélodie de l’accompagnement, pour plus de clarté :

Cela donne l’impression que le disque saute, d’une certaine manière. Si ce concept vous semble ennuyeux, passez simplement à autre chose — il n’y a rien de plus à voir ici. Mais si vous êtes curieux de creuser davantage, essayez différentes options.
Si vous pensez à « Le vent sur la riVIÈre », en considérant VIÈ comme le temps fort, cela fonctionne bien jusqu’à la lettre A, où il faut sauter une mesure pour retrouver le même phrasé. (Et si vous pensez l’inverse, il faut aussi sauter à A.) Deux mesures après la répétition B, Sullivan semble suggérer un temps fort sur « Ô riVIÈre ». Mais si c’est le cas, alors la partie de la mélodie entendue pour la première fois à la mesure 4, qui semblait être un temps faible, devient maintenant un temps fort. Quand je marche dehors avec mon fils Nick, il aligne parfois ses pas gauche-droite avec les miens. Juste pour le taquiner, je fais un petit saut pour que nous soyons désynchronisés. C’est un peu ce qui se passe ici : on dirait que toute la chanson a peigné ses cheveux dans le mauvais sens.
Passons à autre chose. Les parties de ténors et de basses sont presque identiques ici. Si vous le souhaitez, vous pouvez placer tous les ténors sur la ligne haute et toutes les basses sur la ligne basse, jusqu’à « bruissent de leurs feuilles argentée » où la musique se divise réellement en trois parties.
Dans notre production, le Major se retourne lorsque la musique passe en piano, incitant tout le monde à chanter plus doucement. Quand les jeunes filles entrent, elles ont un long passage de type comique sans endroit pour respirer. Tant que personne n’essaie de respirer entre les phrases, cela fonctionne bien. Conseillez à vos jeunes filles de sauter un mot au milieu d’une phrase, puis de revenir discrètement. C’est un excellent passage à utiliser comme échauffement de diction en répétition. Surveillez les passages descendants pour la justesse chromatique.
Pas de conseils particuliers pour la section suivante, si ce n’est de recommander à vos jeunes filles de garder la deuxième note des descentes d’octave bien courte dans « Épargnez-le », « Quel bonheur ! » etc.
Le chœur Nous triomphons est la dernière occurrence dans cette opérette où l’on entend un groupe chanter en croche pointée-double croche et un autre en triolets. Les parties de ténor sont assez complexes, tant au niveau des notes que du rythme, car elles combinent les deux types.
L’écriture pour les cuivres dans l’orchestre est vraiment excellente ; elle ajoutera ici beaucoup de puissance à votre chœur.
La réplique de Ruth « Un instant ! » est encore techniquement en récitatif, mais elle n’est pas libre à cause des croches dans l’orchestre. Veillez à ne pas trop la relâcher en répétition, sinon vous aurez du mal à synchroniser les cordes.
Les parties disponibles sur IMSLP sont incorrectes pour les contrebasses/violoncelles et les premiers violons ici. Je joins un graphique à coller sur la partie de violon et un PDF de la page contrebasse/violoncelle pour remplacer les passages erronés.

À la lettre P, beaucoup de gens font un petit accelerando vers la figure de ponctuation, même si cela n’est pas noté dans la partition.
La version finale de Pauvre égaré contient des paroles différentes, car le sentiment général a changé. Prenez-en note. Assurez-vous également que toutes les noires du chœur soient courtes.
Si vous avez besoin d’une musique de rideau, retournez à l’allegro de l’ouverture.
Le paragraphe intitulé « Conseils de direction musicale » est une traduction adaptée à la version française du livret d’un long et excellent article de Peter Hilliard, qui a dirigé de nombreuses œuvres de Gilbert & Sullivan et qui donne son analyse ainsi que de précieux conseils aux directeurs musicaux qui entreprendraient de diriger Les Pirates de Penzance. Le texte adapté ici ne représente pas l’opinion de Peter Hilliard sur la version française. Les conseils de Peter Hilliard concernent la version originale des Pirates de Penzance et sont accessibles sur son site : Gilbert and Sullivan’s The Pirates of Penzance: A Rough Guide for the M.D.).
Ceci est pour rendre hommage au travail remarquable de Peter Hilliard et à la générosité qu’il manifeste en mettant à disposition son analyse et ses conseils.