William Gilbert & Arthur Sullivan
William Gilbert & Arthur Sullivan

Gilbert et Sullivan forment l’un des duos les plus marquants du théâtre musical britannique. William S. Gilbert, dramaturge et satiriste, excelle dans l’art du comique verbal et des situations absurdes, tandis qu’Arthur Sullivan, compositeur formé à la tradition classique, apporte une musique raffinée, mélodique et accessible. Leur collaboration, rendue possible grâce au producteur Richard D’Oyly Carte, donne naissance à une série d’opérettes comiques qui renouvellent profondément le genre et conduisent à la création du Savoy Theatre, spécialement conçu pour leurs œuvres.

Leur style repose sur une combinaison unique de satire sociale, d’humour absurde, de parodie politique et de quiproquos savamment orchestrés. Sullivan compose des partitions élégantes qui soutiennent parfaitement les intrigues vives et inventives de Gilbert. Parmi les éléments les plus caractéristiques de leur travail figurent des airs de bravoure dans lesquels les mots s’enchaînent à grande vitesse, comme dans Je suis le modèle absolu du nouveau Major-Général.

Plusieurs de leurs opérettes sont devenues des classiques. H.M.S. Pinafore tourne en dérision la hiérarchie navale et les conventions sociales. Les Pirates de Penzance joue sur les malentendus linguistiques et les situations extravagantes. Le Mikado utilise un décor japonais pour mieux critiquer la bureaucratie britannique. Iolanthe mêle univers féerique et politique parlementaire, tandis que Les Gondoliers explore avec humour les thèmes de la monarchie et de l’identité. Ces œuvres, parmi d’autres, ont façonné l’opéra-comique victorien et continuent d’être régulièrement jouées.

L’influence de Gilbert et Sullivan s’étend bien au-delà de leur époque. Leur manière de combiner satire, narration efficace et musique de qualité contribue à l’évolution du théâtre musical moderne, notamment sur les scènes de Broadway et du West End. Leur héritage perdure grâce à des compagnies comme la D’Oyly Carte Opera Company, et leur humour comme leurs mélodies restent profondément ancrés dans la culture anglophone.

Contemporains d’Offenbach, Gilbert et Sullivan restent à ce jour très peu connus en France et leurs œuvres très peu jouées, d’autant qu’il n’en existait quasiment aucune version française.

Pour la saison 2026 de la troupe Oya Kephale, j’ai traduit en français Les Pirates de Penzance et souhaité mettre cette version française en libre accès (sous Licence Art Libre) pour d’autres troupes qui souhaiteraient monter cette opérette. À cette occasion, j’ai créé ce site français sur Gilbert & Sullivan, qui pourrait être enrichi ultérieurement avec les versions françaises d’autres opérettes de ces auteur et compositeur.

Traduire une œuvre lyrique

Traduire une œuvre lyrique est une affaire de haute couture. Tout d’abord, le patron, c’est la musique qui dicte la longueur des phrases, les points de tension marqués par les accents, les zones d’élasticité que donne le tempo et les endroits où l’on peut respirer. Il est impossible de tricher avec la musique car si l’on tire trop dessus, le tissu se déchire et si l’on ajoute de la matière, il en résulte un pli disgracieux. Le tissu, c’est la langue française, avec son intonation naturellement régulière, une syntaxe plus formelle et étirée que concise, des voyelles claires et des lettres demi-muettes en fin de mot. Il faut choisir un beau tissu, chantable, fluide et lumineux, et puis procéder ensuite à des ajustements dans la prosodie et la diction : rogner une syllabe, déplacer un accent, recoudre une rime, renforcer une couture fragile comme un mot trop faible sur une note forte, mais chaque geste doit rester invisible. Et pendant ce temps, on ne doit pas oublier le sens profond de l’œuvre des créateurs, cette doublure qui sous–tend le vêtement car, sous le tissu visible des mots, la signification, l’humour, la psychologie et le contexte culturel d’origine doivent atteindre le public. Enfin, tout s’ajuste au moment de l’essayage car il faut aussi adapter la traduction aux interprètes pour qu’ils ne se sentent pas à l’étroit dans un vêtement trop rigide ou trop serré. Avec les notes et les mots en guise de fil et d’aiguille sur le tissu de l’œuvre originale, il s’agit en somme de créer une œuvre nouvelle, à l’image des petites mains des maisons de haute couture.

En traduisant Les Pirates dont il n’existait aucune version française disponible, je tenais beaucoup à la fidélité à l’œuvre de ses créateurs mais il a fallu adapter le monde d’origine et surtout les traits d’humour dont l’œuvre est pétrie car nous n’avons ni les mêmes références culturelles ni les mêmes ressorts humoristiques que le public anglais de l’époque victorienne.

Pour cette traduction en vers, j’ai aussi été confronté à des difficultés propres à la langue française, moins concise que l’anglais et aux accents toniques radicalement différents. Or, les phrases musicales ont été construites avec les mots anglais et leur accentuation. Pour conserver le sens musical, il faut utiliser des mots dont l’accent tonique en français est placé sur l’accent musical donné par le compositeur dans son développement mélodique. Sans négliger pour autant la trame de l’histoire, le caractère des personnages, la technique vocale, les citations musicales, les rimes, l’humour, et surtout l’effet qui en résultera pour le public !

Au cours des cinq mois de travail très intenses que m’a demandés cette traduction, j’ai souvent échangé avec le chef d’orchestre, qui me faisait part de ses remarques et nous avons pu ainsi améliorer le texte au fur et à mesure. Puis j’ai accompagné la troupe durant toute la période de répétitions, ce qui a permis d’effectuer les derniers ajustements. Si les chanteurs se régalent à chanter cette version française, si le public est emporté, si l’un et l’autre ont l’impression que l’opérette a été composée pour le texte français : alors, voilà les signes d’une traduction réussie.

François-Xavier de Villemagne